Des tentatives autogestionnaires en France : 1960-1975
De 1968 à 1980, en France, les révoltes étudiantes et ouvrières, également
récupérées par des syndicats réformistes
(CGT) et des partis "progressistes" (PCF), ne permirent pas l'autegestion
généralisée qu'envisageait Vaneigem et
d'autres situationnistes à cette époque. Ensuite, la vague rose plongea les rêves
sociaux dans des cauchemars
capitaleux. A part quelques actions mémorables de la GéGéTé dans les bassins miniers,
on notera l'occupation de
l'usine Lip en 1973 (à partir du 17 avril) à Besançon où 1280 salariés s'opposent à
la liquidation de l'entreprise. A
l'initiative de syndiqués, dont ceux de la CFDT (non, non, ce n'est pas une erreur, à
l'époque ce syndicat n'était pas
subventionné par Vivendi et revendiquait l'autogestion), l'usine devient autogérée.
Malgré la liquidation judiciaire
ordonnée le 31 juillet 1973, les ouvriers tiennent bon. Ceci leur vaudra quelques
affrontements avec la police qui fait
évacuer l'usine à la mi-août. L'usine sera reprise par plusieurs PDGs successifs.
10 Millions de GrévistEs
FRANCE 1968
Lorsque Séguy, patron de la CGT 1, déclarait en mai 1968 : "L'autogestion,
c'est une formule creuse" (le slogan sera
repris par tous les bureaucrates) tout le monde peut voir qu'il a été obligé de prendre
position sur une question dont il
aurait préféré ne pas parler. Il est obligé, parce que l'autogestion est, si on peut
dire, dans l'air.
Les étudiants révolutionnaires, en démarrant le combat, avaient lié l'action directe
(barricades et occupation
des facultés) à la revendication d'une prise directe sur leur travail (des occupations
on passait à la demande
d'autogestion des facultés par ceux qui y travaillaient). En faisant cela, ils
reprenaient les tactiques et le mot d'ordre
qu'avaient eu les travailleurs voilà pas mal d'années, et qui avaient été oubliés par
beaucoup.
Mais le mouvement de démocratie directe s'était prolongé chez les travailleurs aussi
même s'il a été moins net
: Pour l'action directe, c'est assez net ; "le pouvoir est dans la rue... A bas
l'Etat policier" n'était pas crié que par des
étudiants (Pompidou répondait : " il n'appartient pas à la rue de dicter la
conduite de l'Etat.") Les occupations d'usines
avaient été faites au départ contre la volonté de l'appareil syndical, et elles
avaient souvent été organisées par
l'intermédiaire d'un comité unitaire (regroupement syndiqués et
"inorganisés") sur le lieu de travail.
Cela était assez général ; mais il y avait des faits isolés aussi importants qui
faisaient de la grève, une arme
active, et non passive : dans l'imprimerie, des linos faisaient sauter certains titres de
l'Aurore et sabotaient la mise en
page ; des rotatives refusaient de tirer La Nation, le journal de l'U.N.R. ; à la
S.N.E.C.M.A. (aviation), la cantine
continuait à marcher sous la responsabilité du comité ; le même conflit fournissait
aux grévistes, en échange de
chèques, de l'argent liquide pris sur la caisse ; les agriculteurs de Marmande, devant la
mévente de leurs pommes de
terre, les envoyaient à leurs frais à Paris, gare Saint-Lazare, pour être distribués
gratuitement à tous les grévistes qui
se présentaient.
Ainsi, l'ampleur et la dureté de la grève, qui désorganisait l'économie capitaliste
sur laquelle tous vivaient,
obligeait certains travailleurs à s'organiser, par solidarité, sur des bases
différentes. En le faisant, ils s'attaquaient : à
la presse telle qu'elle existe, c'est-à-dire contrôlée par la classe dirigeante ; à
l'organisation des entreprises ; à la
distribution des produits alimentaires, faussés au profit de cette même classe.
Ainsi les travailleurs commençaient à dépasser le contrôle de chacune de leur usine,
pour affronter les
problèmes de la production dans son ensemble, et ceux posés par le contrôle global de
cette production.
Ce phénomène de dépassement de la simple occupation d'usine, vers une organisation de
la vie économique en
partant de la base, c'est l'Autogestion. Les travailleurs montrent ainsi qu'ils sont
capables de remplacer le système
capitaliste qu'eux seuls font marcher.
Il ne s'agit pas de dépassement de la simple gestion de chaque entreprise, mais du
contenu général de
l'économie, ce qui entraîne la suppression de l'économie de marché et de la
hiérarchisation sociale. Et c'est précisément
la permanence d'une économie de marché et le maintien d'un Etat qui caractérise les
autogestions "accordées" ou
"tolérées" par des classes dirigeantes.
Mais accorder l'autogestion de leur part, n'est-ce pas une part de faiblesse ?
1 Séguy était Secrétaire Général de la CGT et membre du Comité Central du PCF - ftp
Extrait de "Autogestion, Etat, Révolution", par le Groupe Noir et Rouge,
Editions du Cercle - Editions de la Tête de
Feuilles, Paris 1972.