UTOPIES PIRATES
L'image des boucaniers et autres écumeurs des mers que nous avons en tête relève plus du folklore que de la véritable histoire. Car malgré toutes les recherches effectuées au cours des siècles, il faut bien se rendre à l'évidence que l'on en sait relativement peu sur la vie quotidienne de ces flibustiers. Mais on en connaît suffisamment sur leurs îles-repaires, - où ils jouissaient d'une existence libre et peu austère -, pour comprendre que des zones d'autonomie temporaires existaient dès le XVème siècle. Ces enclaves pirates cherchaient essentiellement à échapper à toutes formes de contrôle et d'autorité étatiques, et pour y parvenir à long terme, les individus qui s'y installèrent créèrent de nouvelles formes expérimentales de société. Des endroits (régions entières, citadelles, îles, ports...) se trouvèrent ainsi dénués de toutes contraintes hiérarchiques, et beaucoup adoptèrent même des fonctionnements relativement démocratiques, voire quasi libertaire, en tout cas pour l'époque. Grâce à une relative clandestinité, les pirates réussirent à établir au fil des siècles un réseau d'échanges totalement mouvant et (plus ou moins) solidaire, dont les multiples enclaves servaient aussi bien de lieux de repos et de plaisirs que de lieux de troc/commerce, ou même de port de réparation pour les bateaux. Ainsi, entre le XVème et le XIXème siècle, la piraterie connue une période d'apogée. Principalement, parce que la navigation s'était considérablement développée, tout comme les cartes et les instruments de navigation, l'armement, les conquêtes coloniales... Mais la piraterie de haute mer s'est depuis largement évaporée, pour prendre de nouvelles formes, comme par exemple en Asie, où le transport par voies fluviales d'opiacés, d'alcool, de tabac, de prostituées, d'armes et d'autres choses encore font les beaux jours des "pirates du Mekong".
ORGANISATION DES PIRATES
Les activités maritimes des pirates se résumaient essentiellement à l'abordage et au pillage des bateaux transportants des cargaisons toujours précieuses : pierres et métaux rares, bijoux, tissus, armes, esclaves, personnes rançonnables, épices, alcools, nourriture... Mais bien évidemment, l'aventure en mer à toujours ses revers : tempêtes, scorbut, dérive, abordage, coulage... Et la vie à bord pouvant parfois devenir monotone lors des longs voyages sans saccages ni pillages, - ce qui était relativement rare - , les pirates veillaient toujours à satisfaire leurs plaisirs. C'est pourquoi certains bateaux, surtout mauresques, ressemblaient à de véritables palais des délices (alcools, musique, sexualité libre, cuisiniers...).
Mais, soyons clairs, les bateaux pirates, vaisseaux de guerre voués à des abordages
brutaux et sanglants, n'étaient ni des Club Merde ®, ni des havres pacifiques. Leurs
équipages se soustrayant à l'autorité royale par leurs actes, ceux-ci savaient
pertinemment que s'ils étaient vaincus par des équipages corsaires ou royaux, ils
risquaient la pendaison, les galères, les culs de basses fosses ou autres délices du
genre, et avaient donc tous intérêts à s'organiser de manière efficace. Pour la
plupart des pirates, l'organisation se différenciait justement de celles des corsaires,
(ces mercenaires mandatés, grâce à une "lettre de course", par les états et
royaumes). En effet, il semble qu'au sein de l'organisation pirate (qui était évidemment
spécifique à chaque équipage ou "bastion pirate"), régnait un minimum
d'égalité. Certains "capitaines" d'ailleurs, comme Misson, fondateur de
Libertalia, proposait aux équipages des bateaux abordés de le rejoindre dans la
piraterie ou d'être déposés sur une île avec des vivre, dans l'attente du passage -
hypothétique - d'un navire. (Il va sans dire que beaucoup de marins le rejoignaient).
L'absence de châtiments corporels à bord de nombreux bateaux est également un fait
notable pour l'époque. Mais l'aspect non négligeable pour ces aventuriers restait le
partage du butin. Les capitaines pirates touchaient généralement jusqu'à deux parts,
les hommes d'équipages, une part, et tout non-combattant (cuisinier, musicien
) une
demie part ou trois quarts de parts. A titre indicatif, un capitaine corsaire pouvait
percevoir 40 fois la part d'un homme d'équipage. Hormis Mary Read ou Anne Bonny, il y eut
semble-t-il assez peu de femmes pirates. D'une part dans les enclaves musulmanes cela
était absolument impossible, d'autre part en Europe catholique cela ne l'était
guère plus. A cette période les femmes constituaient surtout une "marchandise"
très enrichissante en tant qu'esclave, prostituée...
Les principales enclaves étaient soit tenues par des pirates musulmans et des
renegados 2 (Tunis, Alger, Tripoli), soit par des marins de toutes nationalités et
religions (la Tortue, Hispaniola, Libertalia). Mais un seul état pirate fut recensé, la
république du Bou Regreg dont l'apogée s'acheva au XVIIème siècle. Ce port marocain
s'appelait aussi Salé (ou Rabat-Salé). Il était morcelé en trois zones de tensions et
de commerces distinctes, et ne constituait pas à proprement dit une enclave pirate, mais
bel et bien un "état pirate". Ce qui implique que la flotte appartenait au
divan (gouvernement qui prélevait environ 10% du butin), mais n'empêchait nullement
l'équipage de percevoir 45% du butin à se partager. Les impôts prélevés à Salé
restaient dans la ville, alors que ceux prélevés à Alger par exemple, étaient
destinés aux caisses de l'Empire Ottoman. Autre point intéressant, le divan et le
gouverneur-amiral étaient élus, et pouvaient être révoqués chaque année dès qu'ils
cessaient de défendre les intérêts du peuple. Quelque chose d'inimaginable en Europe à
la même époque.
2 Les rénégados, ainsi nommait-on les chrétiens européens convertis à l'islam, de
gré (aventuriers, marins, anciens corsaires...) ou de force (esclave affranchis, enfants
ou adultes rançonnés, marins captifs..).
Libertalia
L'écrivain William Burroughs, notamment dans Les Cités de la Nuit Ecarlate, décrit lui
aussi ces enclaves autonomes et particulièrement celle de Libertalia, rendue célèbre
par Daniel Defoe, l'auteur de Robinson Crusoé. Bien sûr Libertalia, comme d'autres
enclaves pirates, est entourée de mystère et de doute. Defoe l'a t'il inventé, a-t-il
romancé l'histoire dans son récit, qui ne serait peut-être même qu'une métaphore ?
L'enclave Libertalia aurait pourtant vraisemblablement existé, quelque part vers l'île
de Madagascar, durant quelques années avant que ses habitantEs ne finissent exterminés
par les indigènes. Et son fonctionnement, axé autour de la personnalité du capitaine
français Misson et de celle de son acolyte, le prêtre défroqué, Carracoli, reposait
sur l'égalité entre individu, le partage du butin, la mise en commun des biens et
l'abolition de la propriété comme le précise cet extrait : "Le lendemain, tout le
monde se rassembla et les trois capitaines proposèrent d'instituer une espèce de
gouvernement, comme l'exigeait leur sécurité. Où il n'existe pas de lois coercitives,
les plus faibles sont toujours les victimes et tout tend nécessairement à la confusion.
Les hommes sont les jouets de passions qui leur cachent la justice et les rendent toujours
partiaux en faveur de leurs intérêts : il leur fallait soumettre les conflits possibles
à des personnes calmes et indépendantes capables d'examiner avec sang-froid et de juger
selon la raison et l'équité ; ils avaient en vue un régime démocratique : quand le
peuple édicte et juge à la fois ses propres lois, on a affaire au régime le plus
convenable. En conséquence, ils demandaient aux hommes de se répartir par dix et
d'élire, par groupe, un représentant à l'assemblée constituante chargée de voter des
lois saines dans lintérêt public ; le trésor et le bétail qu'ils détenaient
devaient être équitablement répartis et les terres annexées dorénavant seraient
tenues pour propriété inaliénable, sinon aux clauses et conditions d'une vente."
Libertalia, utopie pirate, Daniel Defoe (1724).