TORNADO ALLEY

Script : William S. Burroughs

Illustrations : S. Clay Wilson

1989

 

A John Dillinger

Dans l’espoir qu’il soit toujours vivant

 

Jerry et l’agent de change

 

Jerry Ellisor, le gamin attardé d’à côté, continua à harrasser les WASPs timides des cartoons New-Yorkais, le genre de personne qui ne veut être mêlée à rien, quelqu’un qui change de trottoir pour vous éviter... voilà une fille aux deux bras tranchés, essayant de lui faire signe, il s’écarte et continue sa route. (Je parle de la fille de 15 ans qui a eut les deux bras coupés par un violeur, qui fut balancée sur l’autoroute, et qui se fit rouler dessus par trois voitures, avant qu’une autre ne s’arrête pour l’emmener à l’hôpital.)

 

C’est également quelqu’un de trés incompétent. Lors de ses vacances à la Jamaïque, il croyait que les chanteurs de Calypso s’en iraient s’il les ignorait.

 

“Ne fais pas attention à eux, chéri.”

 

Alors voilà ce jeune cadre WASP dans un magasin diététique après un repas allegé à base de cresson et de jus de carottes. Et un jeune s’assoit à sa table, bien qu’il soit trois heures et que l’endroit soit pratiquement désert. Le WASP perçoit une horrible odeur - comme celle des furets, juste plus tenace - qui le fait pleurer et lui retourne l’estomac. Le garçon sourit, découvrant des dents jaunes et saillantes.

 

“Je pue toujours autant, juste avant... vous savez.” Le garçon lui passa une carte sur laquelle était tapé en lettres rouges :

 

“Salut. Je suis Jerry. Voici mes instructions : Lorsque ça commence, restez calme. Asseyez-vous, où que vous soyez, et informez calmement les personnes serviables les plus proches de vous que vous allez avoir une crise - (d’après mes propres termes).

 

“Lorsque ça commence, vous allez enrober un mouchoir, un torchon ou une serviette autour de votre doigt pour le mettre dans ma bouche pour éviter que je ne me morde la langue. Avec l’autre main vous dessererez mon col, ma ceinture et mes lacets de chaussures et vous ouvrirez ma braguette pour faire baisser la pression sur l’aine. Des érections se produisent fréquemment durant mes sortilèges. C’est un fait naturel. (Si je chie dans mon froc, lavez-moi avec du savon et de l’eau chaude et changez mes vêtements).

 

“Soyez prudent lors de mon rétablissement, car je frappe parfois les gens où je vous saute à la gorge comme un animal sauvage. Dieu vous récompensera pour votre acte bienveillant.”

 

“Votre humble serviteur, Jerry Ellisor.”

 

Sans plus de façon, le WASP balança de l’argent sur la table et s’enfuit, craignant pour sa vie. Mais il était trop tard. Avec un cri sourd et rauque, le garçon se jetta sur le WASP, le faisant ainsi trébucher, puis s’enroula autour de ses jambes tel un python. Il y eut soudain un relent d’urine et d’excréments lorsque Jerry se vida dans son pantalon. Le WASP épouvanté voyant un policier à la porte, hurla pour qu’il vienne à son secours.

 

“Que faites-vous avec ce garçon, dégoûtant pervers.”

 

Une matraque s’écrasa sur son crâne. Cinq heures plus tard, tremblant et proche de l’effondrement, il fut libéré de prison après que son avocat ait appelé un cousin dans la CIA à Washington.

 

Au cours de ses crises, Jerry hurlait parfois des prophéties, qui, pour la plupart, se réalisaient. Le Mardi Rouge, il se rua au marché des changes, les yeux injectés de sang, les cheveux dressés sur la tête, déchira ses vêtements et se tint là, nu, devant les financiers pétrifiés, son corps rouge-brique dégageait la puanteur d’une centaine de putois. Il s’effondra sur le sol, s’agitant mollement et montrant ses horribles dents jaunes tandis qu’il éjacula :

 

“Vendez ! Vendez ! Vendez!”

 

Ce fut le pire crash depuis celui de 1929, reportèrent plus tard courtiers et spéculateurs déroutés.

 

“C’était une voix remplie d’argent. Il fallait la croire.”

 

 

 

 

 

Parler pour Joe le Mort

 

Le Docteur Fisher lut l’article attentivement, son visage se transforma en un masque d’expert.

 

“Double meurtre... calibre 32... puisque le sac à main de la femme et le portefeuille de l’homme avaient disparus... vol... un témoin rapporta qu’il avait vu une grande silhouette s’échapper du lieu.”

 

Le témoin, Uriah Grant, qui est confiné dans un fauteuil roulant, expliqua qu’il s’amusait à surveiller la ville avec son téléscope. “Je peux lire un journal dans le dos de quelqu’un à vingt blocs de distance,” se vanta-t-il.

 

“Je suis un fin limier,” ajouta-t-il d’un air suffisant. Rien d’autre à faire, à part observer ce que font les autres. Inutile de dire que j’ai vu des choses étranges. “

 

Lorsqu’on l’amena à décrire la scène : “Ah oui,” dit-il, “le criminel qui s’est enfui, un prétendu criminel du moins, ou bien vous les appelez présumés coupables ? Et bien ce présumé coupable était trés grand. Il avait remonté le col de sa veste. Je ne pouvais pas voir son visage, mais j’ai vu ses mains : blanches, minces, agiles, jeunes. Il ne portait pas de pardessus, mais un simple coupe-vent. Il doit aimer le froid, je suppose.”

 

Uriah Grant est un véritable voleur de scène supposa le docteur. Et bien sûr, ... il y a d’autres jeunes de grandes tailles dans le coin... même lors des grands froids son patient n’a jamais porté de pardessus. Hmmm. Doit-il appeler la police sans plus de manières ? Et le serment du thérapeute ? Et en supposant qu’il n’y ait aucune preuve ? Alors il serait en plein dedans.

 

Il ouvrit un tiroir et en sortit son H&K P-7 9mm automatique, l’arma et se déplaça lentement dans la pièce. Il le casa contre sa hanche droite sous sa veste.

 

Tel un amateur, il détestait son patient, le jeune Guy Worth - un sociopathe. Le monde lui devait tout. Un fouteur de merde né, les FDMs, c’est comme ça qu’il les appelait. Il détestait les FDMs, et il savait qu’il perdait son temps avec eux. Un FDM de plus, c’était un coup de pied au cul en plus.

 

En fait, il était déçu par la totalité de la profession psychiatrique. Il avait d’abord décidé de tout quitter et de prendre un travail de médecin dans la marine, ou peut-être d’exercer la médecine générale, parmi la colonie Américaine de Tanger, Athène, Beyrouth, Lima... avec quelques dessous de table, cela aurait été une bonne chose. Le docteur était jeune, svelte, gracieux, et gai comme une fête foraine.

 

Au diable le travail avec des cas de références, ou au diable aller à New York et monter un ad exec et devenir éditeur à Madison Avenue. Un jour il dirait, “Vous savez Mr Grandfield, il n’y a rien qui cloche chez vous sauf votre laisser aller et un égo démesuré. Vous pensez que votre putain de MOI est la chose la plus importante de l’univers. Et bien, croyez-moi, qui sait : il est chiant à en mourir. vous êtes basicallement stupide et mal-intentionné. En plus de quoi , je déteste vos tripes puantes.”

 

Ceci, décida le docteur Fisher, en regardant sa montre, serait son dernier entretien psychiatrique - avec un meurtrier, il n’y avait plus aucun doute dans son esprit, et un meurtrier venu pour le tuer. Tout était consigné dans ses notes et dans le magnétophone dissimulé. Bien, c’est le moment de lui tomber dessus.

 

La sonnette se fit entendre. Il regarda dehors. Il y vit l’insupportable crétin, les mains dans les poches de son coupe-vent, un sourire malhônnete sur son visage. Le pistolet n’était pas dans la poche du coupe-vent - probablement dans sa ceinture.

 

“Salut, mon gars. Entre. Je t’attendais.” Le jeune entra. Il regarda le docteur avec insolence, celui-ci lui renvoya un regard dur comme la pierre.

 

“Par ici.”

 

Il ouvrit la porte de son cabinet. (Sa secrétaire était partie une semaine plus tôt : “Et bien docteur. Franchement votre médecine c’est de la blague. Et la blague a assez duré.”)

 

Le jeune avança à l’intérieur et pivota. Il mâchait un chewing-gum.

 

“Assieds-toi, Guy;”

 

Le garçon s’assit et étendit ses jambes.

 

“Et comment va la santé ?”

 

Le garçon parut surpris. Le docteur n’avait jamais rien dit de tel auparavant. Le docteur se pencha en avant avec un regard sournois.

 

“Tu as fait de beaux rêves récemment ?”

 

“Et bien oui, à vrai dire. J’ai rêvé de vous, Docteur Fisher.”

 

“Comme c’est amusant. Et qu’as-tu rêvé ?”

 

“Ceci.” Il plongea sa main sur la crosse du pistolet.

 

Laisses-lui le temps de mettre ses empreintes dessus, pensa le docteur. Le garçon sortit brusquement le pistolet. Une pluie de plombs le repoussa dans son fauteuil, du sang sortant de sa bouche. Un regard d’incrédulité totale sur son visage, il dégringola du fauteuil, mort. Le docteur prit le téléphone...

 

Les balles avaient parlé. Le docteur était même un héros local, mais pas pour les administrateurs de la clinique. Une scène de Western, dans son cabinet... un patient tué... impensable. Ils étaient plus que préparés à accepter sa démission immédiate.

 

Le Docteur Fisher se sentait bien.

 

 

 

 

 

La rue au cul-de-sac puant

 

 

“Je veux vous préparer, Docteur. Et bien, vous voyez, ils ont fait germer quelque chose en lui. C’est vivant, c’est -”

 

“Ca suffit avec cette saloperie. Où est sa tente ? Vous, attendez dehors.”

 

Quelques secondes plus tard, le docteur sortit en chancelant, comme s’il venait d’être frappé entre les jambes.

 

“Alors vous l’avez vu ?”

 

Il acquiessa, en murmurant : ”Quelque chose à mi-chemin entre un mille-pattes et une plante, poussant dans ses intestins, et y implantant ses racines.”

 

“Nous pourrions peut-être l’empoisonner ? Par injection ?”

 

“Sujet délicat. Il est mélangé au sang de Reggie, pauvre type. Et bien c’est soit ça, soit -”

 

En nous regardant, nous nous sommes compris. Heureusement, nous avions de la roténone. Le docteur remplit sa seringue et nous rentrâmes. La puanteur était assez forte pour vous faire tourner de l’oeil, elle pénétrait dans votre gorge et vos poumons et vous étouffait.

 

Mon Dieu, maintenant nous le voyons, évoluant sous sa peau. Nous lui administrons une dose assommante de morphine et de largactil.

 

Une entaille rapide et une extraction avec des pinces, et il avait l’horrible tête rouge - la créature s’agita et se tordit de douleur et ses racines et ses têtes attaquèrent de toutes parts. Il y enfonca la seringue et la ramena, puis l’aiguille fut arrachée de sa main et il bondit en arrière.

 

“Tirez-vous de là, ça crache des oeufs !” - et des larves, et en fait Reggie perdit toute apparence humaine tandis que les têtes et les racines jaillissaient de chaque pouce de son corps, crachant des larves aux dents transparentes.

 

Je me suis arrêté seulement pour tirer dans la tête de Reggie. Puis nous avons courru pour ne pas crever, mais il était trop tard, nous étions couverts de larves, creusant dans nos yeux et le nez et chaque orifice, dévorant tout sur leur passage...

 

Mais nous avions survécu. Nous nous sommes baignés dans du kérosène qui par chance se trouvait à proximité. Comme tout organisme mutant, celui-ci était incroyablement sensible aux agents biologiques et chimiques, car sans immunité - une bouffée de kérosène et mon nez est propre. nous avons fait un feu épurateur de la tente et de ce qui se trouve autour. Il est impensable de camper ici.

 

Nous avons marché jusqu’à ce que la fatigue et les ténèbres nous envahissent. Après un dîner composé de viande en boîte, Wilson alluma sa pipe.

 

“Il a dû tomber sur quelque chose.”

 

“Vous voulez dire que cette créature diabolique a été conçue en laboratoire ? “

 

“J’en ai bien peur, vieille branche.”

 

“Alors personne n’est en sécurité !”

 

“N’ayez crainte, vieille noix. Vous savez ce qui fait sauter un haricot sauteur ? C’est la bestiole sauteuse à l’intérieur.”

 

“Que proposez-vous ?”

 

“Nous allons trouver le laboratoire et le détruire.”

 

“Avec quoi ? Trois pistolets et un fusil ?”

 

“Cette oeuvre complète de Shakespeare est imprégnée d’agents d’implosion ultra-modernes. Beaucoup plus destructeurs que les formulations extroverties.”

 

“Comment l’activer ?”

 

“De plusieurs manières. Il faut le capturer et lui faire face... sans rien dire de plus que : “Va-t-en ! Va-t-en ! vieille chandelle, ou le livre sera activé par un contrôle télépathique à distance.”

 

“Savez-vous où se trouve le laboratoire ?”

 

“Bien sûr. J’ai mes ordres, et les coordonnées.”

 

“Bien, allons-y.”

 

Nous sommes partis à l’aube. L’extrêmité d’un cul-de-sac - c’est ce que nous recherchons.

 

1) Trois indices. De grands murs. Une sorte de visage sur une vessie.

 

2) Un musée. J’étais dans une pièce avec des objets exposés - sans sortie. J’ai regardé vers le bas à ma droite et j’ai vu une ouverture devant, et un mur ensoleillé à cent pieds de là. C’est une peinture. Un mur peint. Ca n’est pas vraiment à l’extérieur du musée.

 

3) La rue au cul-de-sac puant, aux relants de lumière et de temps pourris.

 

 

 

 

 

Les FDMs

 

 

Le vieux propriètaire est réveillé par quelqu’un qui frappe à sa porte.

 

“Oh Dieu” gémit-il, “encore un Indien bourré.” Il enfile sa veste de l’armée et met un revolver Charter Arms - celui qui à tué Lennon - dans sa poche latérale. Il s’appuye un moment contre le mur, ressentant une douleur aigüe dans son bras et son épaule gauches.

 

“Partez. Je vais appeler la police.”

 

“Je ne partirai pas d’ici tant que je n’aurai rien fait de bon. Vous avez détruit ma fille.”

 

“On arrive, monsieur.” La porte est sur le point de céder. Le propriétaire en est à peu près distant de huit pieds, le fusil braqué. Les sirènes se rapprochent.

 

La porte cède. L’Indien surgit avec une batte de baseball, les yeux fous, comme ceux d’un cheval enragé. Les freins de la voiture de police crissent à un stop dehors. Le propriétaire atteint l’Indien à la jambe. L’Indien tombe, en grognant, et roule sur le côté.

 

La porte est défoncée et des flics aux yeux injectés de sang surgissent, armes dégainées. Voyant un homme avec une veste de l’armée, l’Officier Mike est sûr qu’il s’agit de l’intrus. Il ne perd pas de temps. Il lui balance trois balles. Le propriétaire étreint sa poitrine et s’écroule. Mike se retourne, rengeant méchamment son pistolet.

 

“On l’a eu.”

 

“Etes-vous gravement touché, monsieur ?”

 

Il met une main pleine de solicitude dans le dos de l’Indien. C’est une bonne technique de relations publiques. Lentement l’Indien se tourne vers eux, le visâge pâle de douleur et de peur. Ils reculent avec horreur. “Oh Dieu,” s’écrient-ils à l’unisson. Marv, le plus vieux, donne le signe d’agrèment. La sirène de l’ambulance au loin.

 

“Laissez-moi prendre ceci ; appuyez-moi seulement.”

 

Ils aident l’Indien à se mettre dans une chaise.

 

“Vous êtes un héros !”

 

“C’était un communiste.”

 

“C’est une bonne chose que vous l’ayez tué, et nous vous remplaçons.”

 

Le flic plaça le pistolet dans sa main. Les sirènes se rapprochent. L’Indien contemple le pistolet avec une stupide incrédulité. Des flics m’installant sur une chaise ? Me tendant un flingue ? L’ambulance tourne à l’angle, deux maisons plus loin. Des pruneaux déchirent la poitrine de l’Indien. Ce n’est pas le moment de faire dans la dentelle. Ils donnent des coups de pieds dans les tables, font tomber une bibliothèque. L’un d’eux lance une chaise par la fenêtre alors que l’ambulance pile à un stop.

 

“C’était effroyable, Patron, vraiment effroyable. L’Injun devenu dingue, saisit le flingue de Mike et tua le propriétaire. Dieu m’en soit témoin, il avait la force de vingt hommes. Je l’ai prévenu que nous étions des officiers de police, mais il braqua son arme sur nous et je fus forcé de tirer.”

 

“Le Chef veut vous voir maintenant les gars.”

 

“C’est ça votre rapport ?”

 

“Oui Chef, c’est ça.”

 

“Il pue comme de la merde de buse.”

 

“Qu’est-ce qui cloche, Chef ?”

 

“Et bien pour commencer, personne n’aurait pu faire ce qui s’est produit. Les angles balistiques sont tous incorrects.”

 

“Euh, Chef...”

 

“De plus, le propriétaire n’est pas mort.”

 

“Pas mort -” Il se reprit à temps. “Et bien, c’est merveilleux,” dit-il avec un horrible sourire. “Un gars qui s’est fait tiré dessus comme ça doit avoir une vision déformée des choses.”

 

“Il portait un gilet pare-balles. Il a eut une crise cardiaque, mais il est maintenant rétabli et réclame vos têtes : ‘Je dois non seulement me protéger des Indiens bourrés mais aussi de ces enculés de flics dingues - putain de FDMs !’”

 

“Chef, je jure sur ce putain de Christ que j’ai vu un Indien bourré se tenir là avec un pistolet à la main, aussi clairement que je vous vois en ce moment.”

 

“Et qu’avez-vous vu d’autre ? Les portes du paradis ? Ce putain de Jésus Christ vous remettant la Bite d’Or comme récompense pour votre bravoure ? Et bien, bande de clowns vous l’avez gagné cette fois. Vous n’êtes rien d’autre que des FDMs, tous les deux.”

 

“Et bien Chef,” dit Marv, souriant et se tortillant pour s’insinuer dans ses bonnes grâces, “c’est vrai que nous sommes des FDMs, c’est pourquoi nous avons utilisé la force d’abord. Un flingue et un badge peuvent couvrir pas mal de FDMs.”

 

“Trés bien, les garçons. Je vais vous donner une chance de vous racheter.”

 

“On fera n’importe quoi, Chef, n’importe quoi.”

 

“C’est effroyable, les garçons. Une grosse perquisition pour de la drogue. Ce coup là, c’est on tire d’abord et souvenez-vous que les morts ne peuvent parler. Compris ? “

 

“C’est limpide, Chef.”

 

“Vous pouvez prendre ce que vous voulez à l’arsenal. Je vous suggère les fusils à pompe Ithaca.”

 

Les FDMs sortent. Le Chef sourit. Il va faire disparaître un chroniqueur qui l’a traîné dans la boue, et une salle pleine de libéraux aux coeurs tendres, paroles de Joan Baez.

 

Les FDMs auront-ils une troisième chance ? Les FDMs vont-ils contre attaquer ?

 

 

 

 

Le Livre des Ombres

 

 

Le Docteur Hill prit un bout de papier et éclaircit sa gorge.

 

“Inutile de tourner autour du pot avec moi Doc. C’est le cancer, n’est-ce pas ?”

 

La lumière de l’après-midi traversants les stores vénitiens s’abatit sur l’orateur... un homme mince âgé dans un costume gris miteux, avec une lourde canne en bois de cojoba entre ses genoux fins, une personne du troisième âge comme vous pouvez en voir, assise sur des bancs dans les parcs ou jouant aux cartes. Mais les yeux derrière les lunettes aux montures d’acier scintillèrent avec une inquiètante gaieté, avec une joie lointaine et glaciale. L’homme sourit.

 

“Après tout, Docteur, ça fait longtemps que l’on se connaît tous les deux.”

 

Un long moment. Le Docteur Hill était peut-être le seul à Boulder qui savait que l’homme assis en face de lui avait un jour été le meilleur tireur de l’Ouest. Pas seulement le plus rapide, mais surtout le plus précis.

 

“Oui c’est le cancer. Bien sûr on peut opérer... je dois l’examiner pour en être sûr, mais -”

 

“Vous en doutez.”

 

“S’il s’agissait de mon estomac, je dirai non.”

 

“Ces chirurgiens ont le couteau facile. Pire que les Mexicains.”

 

Le docteur savait que Lee Ice était cultivé, un érudit, en fait. Mais cela l’amusait parfois de parler comme un redneck illettré.

 

“Et bien, combien de temps d’après vous ? Je veux dire, combien de temps me reste-il ?”

 

Un spasme de douleur agita le corps de l’homme, et il se pencha sur sa canne.

 

Le docteur haussa les épaules. “Un mois, peut-être deux... Je vous donnerai une ordonnance. Vous savez vous servir d’une seringue hypodermique ? “

 

L’homme acquiessa, se souvenant de la grange, dont les planches séparées laissaient apparaître le ciel bleu, et Tom avec dans son estomac le pruneau de 32 d’un joueur. Ce docteur était un vieux Chinois, lent et n’en ayant rien à foutre. Il fit une injection de morphine à Tom et en profita pour s’en faire une. Il s’accroupit, regardant le ventre maigre de Tom.

 

“Tenez, s’il vous plaît.”

 

Rapidement, il se pencha avec un instrument long et fourchu, et l’inséra dans la plaie. Tom hurla, et c’est tout ce que Lee pouvait faire pour le soutenir. Le docteur leva les forceps avec la balle de plomb sanglante. La morphine faisait effet. Le corps de Tom se relaxa et son visage se détendit. Le docteur expliqua comment il fallait changer le pansement, et laissa une bouteille de pilules de morphine ainsi qu’une seringue et quelques aiguilles propres. Il montra à Lee comment on utilisait la seringue.

 

“Quelle fréquence ?”

 

“Lorsque le besoin s’en fait sentir. Cent dollars, pour mon silence.”

 

Lee le paya. Il savait que le Chinois ne les trahirait pas. Il avait montré au docteur une lettre d’introduction de Chinois de St. Louis ; on ne donne pas de telles lettres à la légère. Tom avait besoin de morphine pour une semaine, et Lee prit les doses avec lui. C’était ennuyeux de rester là toute la journée, et il ne pouvait pas prendre le risque de quitter sa cachette. Oui, il savait comment utiliser une seringue.

 

Il y a un mois lorsque la douleur commença, il alla à Denver pour y acheter de la morphine ou de l’héroïne. Aucun des vieux habitués qu’il voyait en général n’était plus là. Un camé Noir avec un visage sincère auquel on ne pouvait faire confiance promit à Lee d’aller payer et de revenir ensuite.

 

“Je peux pas t’amener chez le Mec.” Il déploya ses mains dans une gestuelle désarmante alors que sa main tira, le couteau scintillant sous les lampadaires. Il y eut un son de toux métallique. Le Noir se bloqua, le couteau dans une main, un minuscule trou bleu dans le milieu de son front. Lee Ice rengaina son 22 à silencieux et s’en alla.

 

Puis il se souvint de Doc Hill à Boulder.

 

“Vous pouvez acheter ça à la pharmacie sur la colline. Généralement un quart de grain suffit. C’est une pillule. Mais vous saurez de quoi vous aurez besoin.”

 

Une demi-heure plus tard, Lee baissa sa manche et regarda dans le jardin depuis sa chambre à l’arrière de la maison. Il venait juste de s’injecter un demi-grain dans son avant-bras. La douleur à l’estomac disparaissait en pulsations de chaleur confortable. Il ouvrit un tiroir et en sortit un petit livre noir.

 

Mon grimoire. Mon Livre des Ombres. Quelques appels à faire, quelques marques à installer... Personne ne lui a jamais fait de faveur ou de blessure sans être pleinement payer en retour.

 

C’était l’épitaphe de Sulla. Il irait tout aussi bien pour Lee Ice.

 

 

 

 

 

Là où il allait

 

 

La cuisine d’une ferme, volets tirés, les armes poseés dans les coins. Les assiettes et les verres ont été écartés pour poser des cartes routières dans la pièce.

 

Quatre hommes se penchent sur les cartes. Il y a une uniformité basique dans les visages. Les lampes aux kérosène projettent une lumière de mort qui vascille sur les pommettes et les lèvres, sur les yeux las, mais alertes.

 

“On est sûr d’avoir des barrages routiers ici, et ici...”

 

Ishmael se verse une dose généreuse de whisky dans un verre dégeulasse.

 

“On pourrait pas tout simplement se cacher ici ?”

 

“Uh uh. Ils ne nous entendent pas bouger, ils vont se rapprocher en cherchant maison par maison.”

 

“Ca se tient.”

 

“On essaye ici.”

 

Et soudainement il sut qu’il allait mourir. Pas “tôt ou tard” - il savait de toute façon, qu’ils allaient tous mourir - mais ce soir. Cela lui vint dans un souffle, comme le vent fait trembler la chandelle, et une peur malsaine et profonde le frappa tel un coup dans l’estomac. Il se replia légèrement en avant, se soutenant sur le dossier d’une chaise.

 

C’est toujours comme ça, se dit-il : la peur, et puis une poussée de courage et la sensation douce et propre de naître. Il avait lu ça quelque part, dans un vieux western... mais la peur peut continuer jusqu’à ce ce que vous ne puissiez plus la supporter, elle va alors vous briser, et c’est lorsque que la peur vous brise - que vous espérez.

 

“Allons-y,” dit-il d’une voix rauque.

 

Il se demanda si les autres étaient aussi effrayés que lui - son arme lui paraissait génante et lourde entre ses mains, étrangères, maléfiques - bien sûr qu’elles le sont, mais n’en parlez pas. Claquement de marteaux et de culottes.

 

Ils sont maintenant dans la voiture, fermant la porte. Il est assis du côté droit, près de la porte. La route est pleine de trous et de flaques d’eau dans les trous et les ornières profondes. Mon Dieu faites qu’on ne soit pas coincés ici - s’égarant dans les bois avec les limiers qui se rapprochent.

 

“STOP ! éteins les phares !”

 

Teuf-teuf... une autre voiture vient de ce côté. Se rapprochant, la lumière venant d’un angle de la route étroite, entre un bosquet dense.

 

Ishmael sortit doucement, ses pieds étaient comme des rondins de bois, et il se tint au milieu de la route, ses mains en l’air. La vieille voiture cala en toussotant. Un vieil homme gris derrière le volant. Il marcha lentement dans sa direction et montra son portefeuille au vieux.

 

“FBI.”

 

Les lèvres d’Ishmael sont paralysées. Ce n’est pas un badge du mont-de-piété ; c’est une réplique parfaite du vrai, avec les cartes qui vont avec. Fait par un faussaire de Toronto. Il coûta 150 $. Il l’a déjà sortit de situations difficiles.

 

Le vieux reste assis avec le visage blême.

 

“Nous recherchons des voleurs de banques. Cachés par ici. Vous vivez ici depuis longtemps ?”

 

“Quarante ans.”

 

“Vous devez connaître le coin.”

 

Il sortit une carte routière. “Nous avons actuellement des barrages routiers ici, et ici, et ici. N’y a-t-il pas d’autres chemins par lesquels ils pourraient passer ?”

 

“Ouais. La route du vieux wagon passe juste ici. Assez difficile, mais ils pourraient y passer. Elle aboutit ici sur la County Road 52. Ouais, ils pourraient être loin et tranquilles.”

 

“Si votre information s’avère vraie, vous recevrez une récompense de 500 $.” Il tendit une carte au vieillard. “Appelez simplement le bureau à Tulsa.”

 

“Je le ferai, c’est sûr.” Le vieux repartit.

 

 

Le conducteur étudie la carte à la lumière du tableau de bord. Cela fait exactement cinquante trois dixième jusqu’à l’embranchement.

 

Le vieillard au téléphone : “C’est juste, posant comme un Homme de Dieu.”

 

Ishmael se souvient de ce que disait le vieux Doc Benway, “Vous rencontrez la mort tout le temps, et durant ce temps vous êtes immortel.”

 

Un raton laveur traverse la route. Ses yeux verts brillants avec les phares, sans se presser, en se faufilant - et cela surgit en une poussée, un vide soudain, et nauséabond et le raton laveur se faufilait avec légèreté le long de cela : “Fuis vers le Mexique... j’y suis allé... la seule manière de rester en vie... j’avais cinq billets en poches... c’est encore loin...”

 

La peur revient autour de sa poitrine, comme un doux étau comprimant l’air, l’arme lourde dans sa main, il sait qu’il ne pourrait pas la soulever. Toute force s’échappe de lui par vagues de douleur brûlantes.

 

Ils s’engagent dans un virage et la lumière s’enfonce dans ses yeux et son cerveau en un éclair blanc, et il se retrouve libre, ouvrant la porte avec force, sautant dans les airs tandis que le pare-brise explose en éclats jaunes et brillants et que Tom met une une main devant son visage.

 

Trés souple sur ses jambes, la mitraillette légère entre ses mains comme une arme de rêve, lorsqu’un jeune agent sincère - également un fils de pute religieux - se lève d’un bond, le fusil levé. Il n’a pas encore eu sa pâtée, comme ils l’appellent - “des bêtes !” ses camarades agents lui disent que c’est ce qu’ils sont, des bêtes ! et ne l’oubliez pas -

 

“Descendez pour l’amour du Christ !” souffle le D.S.

 

Et Ish balance trois balles de 45 dans la maigre poitrine du jeune, à un pouce d’intervalle. Il a la main.

 

“C’est un instrument,” lui dit le Mitrailleur Kelly. “Joues-en !”

 

Il a dû s’assoupir dans la voiture. Un autre rêve de fusillade. Il sait qu’ils ont roulé toute la nuit, en sécurité chez eux désormais, arrivant dans une vallée. Un vent chaud et une odeur d’eau.

 

“Thomas et Charlie.”

 

“Quoi ?”

 

“Le nom de cette ville.” Ish se souvient de Thomas et Charlie. De là vous grimpiez dix mille pieds jusqu’au passage. Il se souvient de Mexico et de sa première cigarette grifa. Il en devint dingue, merveilleusement dingue, errant vers Niño Perdido et partout là où il voyait des crânes en sucres et des feux d’artifices, des enfants mordant dans les crânes.

 

“Dia de los Muertos,” lui dit un garçon en souriant, montrant des dents blanches et des gencives rouges. Trés blanches. Trés rouges. Plus blanches et plus rouges que la vie, et il pensa, Pourquoi pas ? Je l’ai bien fait en maison de correction.

 

Le garçon a un gardenia derrière son oreille. Il porte un t-shirt blanc immaculé en coton et un pantalon descendant jusqu’aux chevilles, et des sandales. Il sent la vanille - Ish avait l’habitude d’en boire en maison de correction. Le garçon comprend. Il connaît un lugar. Ils s’arrêtent pour regarder deux roues de feu tournant dans des directions opposées... il se souvient de la sensation de malaise et de flottement qu’il eut en regardant cela, comme s’il était dans un ascenceur rapide.

 

Le garçon sourit et montra du doigt l’espace obscur entre les roues de feu alors qu’elles s’étégnaient et que les ténèbres prenaient à nouveau le contrôle du monde et à cet instant il sut que c’était là où il allait...

 

Ishmael morut lorsqu’ils soulevèrent la civière.

 

Rien n’est Vrai,

Tout est Permis.

 

 

Anti-© FTP 1995

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