DO IT !
JERRY RUBIN
1970
Scénarios de la Révolution
Tu veux prendre ton pied ?
- Fais la révolution !
On a d'abord décidé de veiller à ce que le frigo soit
toujours plein de bière.
Qui se sentait trop seul pouvait toujours se ramener au siège du V.D.C.
et y trouver quelqu'un avec qui parler.
Qui avait son plan pour sauver le monde trouvait quelqu'un pour l'écouter.
Le premier cinglé venu pouvait entrer, rédiger un tract, le ronéoter,
le signer "Vietnam Day Committee", et aller le distribuer. Des nomades
de passage à Berkeley atterrissaient au V.D.C., et beaucoup ne repartaient
plus.
Des étudiants s'y arrêtaient et ne retournaient plus jamais à
leurs cours.
Les jeunes fugueurs y trouvaient la planque idéale.
Le téléphone n'arrêtait pas de sonner , parfois sur les
cinq lignes en même temps. Rien que pour y répondre, c'était
déjà un exploit.
N'importe qui téléphonait pour demander n'importe quoi (comment
confectionner un gâteau, comment se débarrasser d'une chtouille)
et on avait chaque mois une note de téléphone de deux milles dollars
à force d'appeler aux quatre coins du monde pour mobiliser les gens contre
la guerre du Vietnam.
Le V.D.C. avait été formé pendant la préparation
du plus massif de tous les "teach-ins" (formule de "contre-cours"
inventée lors de la lutte des droits civiques. Equivaut pratiquement
à une occupation/grève active.) de l'histoire, la journée
Vietnam de Berkeley, un meeting marathon de trente-six heures auquel participèrent
cinquante mille personnes. C'est ce jour là que nous avons commencer
à croire en l'Action apocalyptique.
Nous pouvions changer le cours de l'histoire en un jour. Une heure. Une seconde.
Par l'intervention décisive au moment décisif.
Notre tactique, c'était l'exagération. Tout ce que nous faisions
était "la plus grande..." ou "le plus massif..."
Nous voulions provoquer des crises pour capter l'attention de tout le monde
et contraindre les gens à changer leur vie du jour au lendemain.
Des éclaireurs du V.D.C. ont exploré les collines de Tilden Park,
le parc municipal de Berkeley. Ils ont découvert des chenils secrets
où l'armée entraînait des chiens de combat.
Les artistes-guerriers du V.D.C. plantèrent des pancartes sur les pelouses
:
ATTENTION : Ici Chiens de Combat.
Prière de surveiller les enfants et les
animaux domestiques. Si un chien
s'approche, ne courez surtout pas.
U.S. Army (Officiel)
A cette vue, les mères de familles et leur marmaille laissaient là
leurs paniers à pique-nique et s'enfuyaient. Au bord de la panique. L'armée
démentit formellement avoir posé ces pancartes et dit que les
chiens étaient enfermés et sous bonne garde. Le fait est que trois
semaines plus tard, les chenils et les chiens avaient disparu. Victoire !
On publiait un hebdo, on faisait du porte-à-porte dans le getto d'Oakland
pour discuter avec la population, on envoyait partout des orateurs, on distribuait
des tracts conseillant la désertion aux soldats en partances, on tuyautait
les jeunes mecs sur les trucs à utiliser pour se faire réformer,
et on coordonnait les enquêtes, la circulation des pétitions contre
la guerre, et les manifs de masse ou de commando. Plus un seul officiel du gouvernement
fédéral ne pouvait se pointer dans la région sans se faire
harceler par un comité de réception expert en terrorisme psychologique.
On était toujours une centaine, entassés dans cinq pièces.
Il y avait des commissions en réunion dans tous les coins, et des activistes
délirants qui se planquaient dans les cagibis pour mijoter des actions
ultra-secrètes. Les uns voulaient louer des avions pour lancer des tracts
pacifistes sur le public du stade géant de Pasadena pendant le prochain
match de foot. Les autres, encore, plus dingues, préparaient l'assaut
direct de la gare militaire d'Oakland.
Le V.D.C. pratiquait la surchauffe émotionnelle ; on y vivait un orgasme
permanent. Certainement pas un lieu de méditation.
La légende du comité Vietnam se répandit dans le monde
entier.
Qui n'était pas avec nous était contre nous.
L'Amérike allait bientôt connaître de nouveaux Nuremberg.
Avec nous pour juges.
On avait des prétentions dingues, et ça nous faisait jouir à
mort.
La marijuana est illégale ? Bravo !
La marijuana fait de chacun un Dieu.
Défonce-toi, et tu auras envie de brancher le monde entier. On ne dit
jamais "ma came", on dit toujours "notre came". Tout est
à tous. C'est la drogue communiste.
L'herbe transforme le milieu ambiant. Toutes les barrières qui nous protègent
les uns des autres sont abolies.
L'herbe voyage à travers une chambre comme un baiser sans cesse en mouvement.
Fume un joint dès le matin. Et plane, plane toute la journée.
La journée de huit heures, voilà l'ennemi.
Quand on est défoncé au hasch, on ne jouit que d'une chose : l'instant
qui passe. Une minute dure une heure ; une heure passe comme une minute. "Merde,
j'ai oublié que j'avais un rencart !" Les rendez-vous, les horaires,
l'heure, les délais, plus rien de cela n'existe. On ne fait plus que
ce que l'on veut, quand on veut.
La marijuana est le théâtre de rue de l'esprit.
La marijuana c'est la déconstruction des écoles. L'enseignement
conditionne. Le hasch déconditionne. L'école fait de nous des
cyniques. Le hasch fait de nous des rêveurs.
L'enseignement fixe toutes nos capacités mentales sur des "sujets",
des "catégories", des séparations, des concepts. Le
hasch brouille tout dans nos cerveaux et le monde devient un fouillis complet.
Nous nous roulons par terre en nous tordant de rire quand les profs, les experts,
les psychologues (nos soit-disant maîtres) se mettent à nous analyser,
à débattre de notre culture et du hasch. Nous réagissons
comme les sauvages d'Afrique quand Margaret Mead (éthnologue new-yorkaise
consommatrice de hasch, et favorable à sa légalisation) Leur est
apparue armée d'un stylo-bille et d'un bloc-note.
Quelqu'un qui parle du hasch sans en avoir jamais fumé, c'est comme une
bonne soeur qui pexerait sur le sexe.
Le seul expert, c'est celui qui en prend.
Une famille qui se défonce est une famille unie.
L'herbe est une drogue magique parce qu'elle saute par-dessus le fossé
des générations. Nous devons tous brancher nos vieux. La marijuana
rajeunit les vieux ; elle ravive tout le passé qu'ils ont refoulé.
Mais il n'y a pas beaucoup d'adultes qui osent seulement tirer une taffe. Ils
en parlent comme leur parents parlaient de la masturbation. Combien de mômes
- des milliers ? - ont été bouclés dans des hôpitaux
psychiatriques par leurs parents parce qu'ils fumaient du hasch ! L'école
n'est pas aussi efficace que la prison ; mais quand on est entré dans
un hôpital psychiatrique, on n'en sort plus. Les profs ont peur de se
faire inviter par les étudiants : et si des fois on leur passait un joint
? C'est illégal. Et si c'est illégal, ils risquent de se faire
arrêter. Et s'ils se font arrêter, ils perdent leur boulot. La logique
de la peur. On n'a rien à apprendre des gens qui ont peur.
En 1968, l'usage de la marijuana s'est généralisé dans
l'armée. Et en 1969, c'est le mauvais moral, et même l'insubordination
qui se sont généralisés.
Comment se fait-il que l'herbe inspire le Viet Kong alors qu'elle annihile toute
volonté de se battre chez les troufions amérikains ? N'importe
quel fumeur vous le dira : la marijuana, c'est un sérum de vérité.
Les Viet kongs défendent leurs parents, leurs enfants, leurs foyers ;
leur sacrifice est héroïque et noble. Tandis que les Amérikains
se battent pour quelque chose d'impalpable, d'invisible, quelque chose à
quoi on ne peut même pas croire. Leur sacrifice est absurde et inutile.
"Pourquoi que j'irai crever sur Hamburger Hill ?" demande le soldat
amérikain fumeur de hasch, tout en visant à la tête l'officier
qui vient de lui donner l'ordre de prendre une colline que les Viet Kongs sont
seuls à vouloir vraiment.
Si le Pentagone essaie d'éliminer l'usage du hasch dans l'armée,
il devra détruire l'armée pour y arriver. Mais si on laisse les
troufions se défoncer, les casernes seront bientôt aussi agitées
et incontrôlables que les universités. Qu'est-ce qui se passera
quand les appelés rentreront chez eux ? "Quoi, on est assez grands
pour faire la guerre et se faire tuer, mais par pour fumer de l'herbe ?"
Les gauchistes disent : je proteste.
Les hippies disent : je suis.
L'herbe a détruit le gauchisme en tant que mouvement minoritaire et a
construit à sa place une nouvelle culture de la jeunesse.
L'herbe nous dit que notre vie est en jeu, pas nos consciences. En tant que
"drogués", nous sommes immédiatement confrontés
au monde réel : les cochons, la taule, les juges, les procès,
les flics des stups déguisés, la paranoïa, la guerre contre
le parents.
Toute une génération de fumeurs de fleurs a été
déclarée hors-la-loi. Il y a plus de deux cent mille personnes
en taule pour possession de marijuana. Tant qu'un seul d'entre eux restera en
prison, nous sommes tous des prisonniers. C'est la solidarité des salives.
L'herbe nous dit de nous foutre de la loi et des tribunaux. A qui se fier :
à Richard Milhous Nixon ou à nos propres sens ?
Nous sommes ce qui nous défonce.
Les poivrots boivent en suisse. Ils se saoulent et ils sont dégeulasses.
Ils dégeulent partout. Ils tombent dans les vapes. L'alcool affaiblit
les sens.
Les haschischins fument ensemble. La défonce nous rapproche les uns des
autres. Nous nous interpénétrons. Comment faire la révolution
sans être ensemble ?
Légalisez la marijuana, la société se déglinguera.
Continuez à l'interdire, vous aurez bientôt une révolution.
L'idéologie est une tumeur au cerveau.
La révolution a lieu maintenant. Nous faisons la révolution
en la vivant.
Que se passerait-il si la gauche des idéologues prenait le pouvoir ?
- Le Parti communiste, la Ligue trotskiste, les progressistes du travail, les
socialistes autonomes, les internationalistes prolétariens de Mongolie
extérieure ou n'importe quel machin en iste ?
Les flics "socialistes" commenceraient par ramasser tous les hippies.
On nous forcerait à nous couper les cheveux et à nous raser une
fois par semaine. On serait obligés de se laver tous les soirs, on nous
fouterait en tôle pour avoir dit des obscénités.
Le sexe serait proscrit, sauf pour faire des mômes au service de la révolution.
L'usage des drogues psychédéliques serait un crime. On décréterait
la bière breuvage obligatoire.
On serait forcés d'aller se faire chier à des cours d'éducation
politique au moins cinq fois par semaine.
Le rock serait complètement tabou. ils interdiraient les minijupes, les
films d'Hollywood et les illustrés.
Les gauchistes disent aux yippies : "vous n'êtes pas sérieux."
Ils nous disent que seule la "classe ouvrière" peut faire la
révolution ; et ils vont s'asseoir à leur place habituelle dans
la bibliothèque de l'université, le New York Times et le New Republic
sous le bras. Les militants étudiants auraient honte d'être surpris
à regarder la télé, à lire le New York Daily News,
où à prendre leur pied à un match de baseball. Penses-tu
! Ils attendent que les ouvriers les rejoignent à l'université
!
Les yippies ne commenceront à prendre les gauchistes au sérieux
que le jour où ils publieront des bandes dessinées. Nous devons
faire que la politique soit aussi facile à comprendre que les paroles
d'une chanson de rock.
Ces cons de gauchistes vont distribuer des tracts aux soldats au lieu de leurs
distribuer des joints !
Les militants font du communisme une église, avec des prêtres qui
définissent "la ligne". C'est chrétien de bout en bout
: étudie et sacrifie-toi à la révolution. La souffrance
te libèrera, et libèrera la classe ouvrière.
La gauche des idéologues est composée de gens qui sont révolutionnaires
à mi-temps, et leur style de vie fait la nique à leurs discours.
Leurs actes sont à milles lieues de leur idéologie. Comment pourrait-on
être révolutionnaire quand on va à ses cours dans la journée
et aux réunions militantes le soir ? Comment peut-on travailler à
mi-temps pour une révolution qui se fait tout le temps ?
Les yippies leurs crient : " PLAQUEZ TOUT !" La révolution,
ce n'est pas une opinion, ce n'est pas l'appartenance à une organisation,
ce n'est pas une préférence électorale - c'est ce qu'on
fait tous les jours, c'est la vie.
La gauche La gauche fait fuir les gens presque aussi vite que Nixon nous les
amène (grâce au ciel, Nixon travaille mieux que la gauche). Les
questions idéologiques sur des tas de conneries doctrinales, les meetings
chiants - c'est ça la vie d'un révolutionnaire ? Qui sera assez
taré pour aller consacré sa vie à un pareil mouvement ?
Les yippies crient : "Vous ne savez pas ce que vous manquez en ne faisant
pas la révolution ! Yippie !" L'attrait romantique de notre vie
de révolutionnaires et de notre amour de la lutte et de la liberté,
gagnera à la révolution les enfants d'ouvriers.
Beaucoup d'intellectuels de gauche se décernent avec arrogance le titre
de "marxistes" (pauvre Karl !). Ils nous récitent mécaniquement
leur bréviaire : les "lois du marxisme" nous enseignent qu'il
n'y a de révolution que là où il y a exploitation économique.
Leurs belles théories oublient notre existence : un mouvement révolutionnaire
surgi de l'abondance et non de la pauvreté. Nous ne correspondons à
aucune de leurs catégories "scientifiques" prédigérées.
Ils prétendent que la seule fonction des révolutionnaires blancs
est de s"soutenir" les Panthères Noires, "soutenir"
la classe ouvrière, "soutenir" la Chine.
Les yippies disent que la jeunesse blanche d'origine petite-bourgeoise forme
une classe révolutionnaire. Nous sommes des exploités et des opprimés,
et nous luttons pour notre liberté. Nous ne nous sentons pas coupables
de n'être ni noirs, ni chinois, ni ouvriers. Le capitalisme crèvera
parce qu'il n'arrive même pas à satisfaire ses propres enfants
!
Les intellectuels de gauche diront qu'on n'a encore jamais vu de révolution
dans un pays industriel développé. Dans l'histoire, rien n'arrive
avant d'être effectivement arrivé.
Sortez de vos universités, gauchistes !
Regardez la télé !
Branchez-vous ! Plaquez tout !
Défoncez-vous!
Agissez !
Agissez d'abord : vous analyserez après. C'est l'action - pas la théorie
- qui fait faire les grands bonds en avant. Le moment de la théorie est
celui où on commence à se mettre en tête de comprendre ce
qu'on a déjà fait. Mao dit : "Chaque insuccès nous
rend plus avisés."
Pendant des années, j'ai assisté à des meetings gauchistes
et je ne suis jamais parvenu à piger quoi que ces soit à ce qui
s'y passait. Un jour, j'ai commencé à prendre de l'acide, et brusquement
j'ai tout pigé : il ne se passait absolument rien. J'ai fait voeu de
ne plus aller à un meeting gauchiste. Au cul les meetings gauchistes
!
Ce ne sont pas des meetings gauchistes que sont sortis les grands moments historiques
de notre mouvement (le Grand Be-In, la Marche sur le Pentagone, Chicago). Dans
un meeting gauchiste, on aurait probablement voté contre !
Les yippies sont marxistes. Nous suivons la tradition révolutionnaire
de Groucho, Chico, Harpo et Karl.
Les yippies vénèrent Karl Marx, le plus tristement célèbre
de tous les terroristes hippies communistes pleins de barbes et de cheveux,
qui se sont succédés dans l'histoire. Ils le vénèrent
car il leur montre la nécessité de faire de la révolution
un mythe, un grand spectacle mythique.
Karl était l'auteur et l'interprète de toutes les chansons de
son meilleur album de rock : le Manifeste communiste.
Le Manifeste communiste : une chanson qui a renversé plus d'un gouvernement
!
L'argent c'est de la merde, brûler l'argent, piller, voler dans les magasins,
c'est le pied !
L'employé de la Bourse a l'air soucieux. Il nous annonce : "Vous
ne pouvez pas visiter la Bourse."
Ca nous sidère. "Mais pourquoi donc ?"
"Parce que je vois bien que vous êtes des hippies et que vous voulez
manifester."
Sous l'offense, Abbie se met à gueuler : "Comment, des hippies !
mais nous sommes juifs, et nous voulons voir la Bourse !"
Ces quelques mots font au fonctionnaire l'effet d'un coup de karaté.
Il cède.
flash : les manchettes des journaux le lendemain :
LA BOURSE INTERDITE AUX JUIFS
Quand nous entrons dans la galerie supérieure, toute la Bourse s'immobilise.
La foule des courtiers cesse un instant de jouer au monopoly pour nous applaudir.
Pour eux, c'est vraiment extraordinaire : des hippies chevelus au balcon qui
les regardent jouer !
Nous lançons des billets de banque du haut de la balustrade. Un nuage
de capital flottant. Les courtiers se précipitent dessus comme une meute
de bêtes sauvages, ils se battent pour attraper un billet d'un dollar.
Nous crions : "C'est ça, votre raison d'être ! Du vrai pognon
! Des vrais dollars ! Et au Biafra, des gens meurent de faim."
Les flics rappliquent pendant que nous lançons tout ce fric. Ils nous
empoignent, nous sortent de la galerie et nous poussent dans l'ascenseur. En
bas, les courtiers se mettent à huer les flics.
Nous nous retrouvons devant le portail de la Bourse. Il est midi. Des créatures
bizarroïdes grouillent de partout : ils ont tous les cheveux ras, des cravates,
des costumes stricts et des serviettes.
Qu'est-ce qu'ils sont sérieux !
nous formons une ronde devant la Bourse : "Promenons-nous dans les bois
pour voir si le loup y est pas !"
Puis nous commençons à brûler l'objet de leur culte : des
billets de banque !
Des bourgeois se mettent à beugler : "Non ne faites pas ça
!"
Un type se jette sur Abbie pour essayer de lui arracher le billet de cinq dollars
qu'il vient d'allumer. Trop tard. Les cinq dollars sont partis en fumée.
Un attroupement s'est formé. L'émotion monte. Les flics font circuler.
Nous filons par le métro.
Trois semaines plus tard, entrefilet dans le New York Times : "La Bourse
de New York a fait poser cette nuit des vitres à l'épreuve des
balles surmontées d'un grillage sur la galerie réservée
au public. D'après la direction, ces installations répondent à
un "souci de sécurité".
Le 24 août dernier, un groupe de hippies avait jeté des billets
de banque depuis la galerie - spectacle que les officiel de la Bourse préfèrent
ne pas voir se répéter."
Le Grand Hall socialiste est décoré d'immenses portraits de Trotsky,
de Malcolm X et de Che Guevara. On m'a invité à porter la contradiction
à fred Halstead (cent kilos), candidat trotskyste à la présidence
des Etats-Unis en 1968. Le thème du débat : "Où va
le mouvement antiguerre ?"
J'arrivai encadré par deux gardes du corps : Keith et Judy Lampe. Keith
arborait un uniforme de flic anglais, et Judy s'était déguisée
en espionne de la C.I.A. enceinte. Vêtue d'une gabardine à col
montant et d'un chapeau mou, elle était armée d'une grosse torche
électrique.
"J'ai reçu beaucoup de menaces de mort avant ce meeting, vous savez"
expliquai-je aux quatre cents personnes assises dans la salle.
Les groupuscules gauchistes veulent toujours nous faire croire que leurs réunions
sont des événements historiques. Le public doit rester sagement
assis comme dans une salle de classe. Les orateurs disposent de trente minutes
pour pexer, et de dix minutes pour entendre réfuter ce qu'ils ont dit.
Puis, un jeune larbin trotskard parcourt la salle en vendant le Militant et
réveille tout le monde : qui a des questions à poser ? A la fin,
la puissance invitante tire en trois minutes la conclusion de tout ça.
Bien entendu, la vérité finit toujours par l'emporter.
C'est à moi. Sur le tourne-disques portatif que j'avais emporté,
je mets une chanson de Dylan : "Ballad of a Thin Man" ("Il se
passe quelque chose, mais vous ne savez pas quoi, M'sieu Jones") et une
des Beatles : "I am the Walrus" ("Gou-gou-gou-djoub").
"Quel con ce type !" fait une voix de femme. "Mais il ne dit
rien du tout !"
C'était bien la première fois dans l'histoire du mouvement socialiste
que quelqu'un restait muet pendant le temps qui lui était donné
pour présenter ses arguments.
Je brûlai mon livret militaire. La salle devint un véritable boxon.
Tout le monde parlait en même temps. La musique libérait toutes
les inhibitions.
Puis je brûlai un billet de banque.
"Pourquoi tu ne vas plutôt donner ce billet à quelqu'un qui
en a besoin ?" me lança un "socialiste".
J'étais choqué. Les "socialistes" se font la même
idée de l'argent que les capitalistes. Ils croient que c'est quelque
chose de réel.
"Comment pouvez-vous brûler de l'argent quand les pauvres crèvent
de faim dans les getthos ?" me demanda un autre "socialiste".
Je lui souris et brûlai un autre morceau de papier vert. Dans la salle,
tous les socialistes aux cheveux courts huaient et sifflaient.
"Au cirque !" criaient-ils.
Dans tous les coins de la salle, des yippies se levèrent et se mirent
à leur tour à brûler de l'argent.
Le fric, c'est une drogue. L'Amérike est peuplé de cinglés
qui se fixent, qui ne peuvent plus s'en passer. Les billets de banque font un
excellent papier à cigarettes. Roule-toi un joint. Et fume.
"Qu'est-ce que vous faites dans la vie ?"
Ce qui veut dire : "Comment te procures-tu ton fric ?" Le travail,
c'est ce qui te donne ton fric. Et c'est ça qui te définit. Notre
conscience est complètement pervertie par le fétiche vert !
Le fric est à l'origine de la séparation du travail et de la vie.
On ne fais pas ce qu'on aime, à cause du saint-fric. On n'aime pas ce
qu'on fait, parce qu'on le fait pour le fric.
Aucun artiste n'a jamais travaillé pour le pognon. Quand on est motivé
par l'argent, on n'est pas un artiste.
Les gens ne se considèrent plus comme des êtres humains, mais comme
des transactions financières. Le médium est le message. Le fric
fausse tous les rapports humains.
Fidel Castro dit "Nous avons éliminé beaucoup de privilèges
et d'inégalités, et nous voulons les éliminer tous, mais
le vrai problème n'est pas la redistribution des revenus ou l'égalisation
des salaires. Nous devons en finir avec le règne de l'argent, nous débarrasser
définitivement de l'argent. Notre but n'est pas de gérer l'ancien
système plus efficacement".
Comme l'argent est la pierre de touche du système, les gens s'évaluent
mutuellement et évaluent leur travail en termes financiers. Ils jugent
que leur vie est réussie ou ratée d'après la quantité
d'étrons fiscaux qu'ils ont accumulés.
Nous serons libérés quand nous cesserons de travailler pour le
fric et que nous ferons ce que nous voulions faire quand nous étions
enfants.
(Si les Beatles écoutaient leur propre musique, ils auraient déjà
brûlé tout leur fric.)
L'économie fondée sur l'argent est immorale, car elle repose entièrement
sur le pouvoir et sur la manipulation. Elle est une offense à l'échange
naturel entre les êtres humains : un échange basé sur des
besoins communs. Le pillage est le mode d'expression normal d'un système
fondé sur l'argent. Un système de rapine ne peut pas condamner
le vol. Tout doit être gratuit pour tous, du moment où tout est
gratuit pour quelques-uns.
(Bonnie Parker et Clyde Barrow sont les modèles de la nouvelle jeunesse.)
L'argent, c'est forcément le vol. Dérober l'argent des riches
est un acte sacré, un acte religieux. Prendre ce dont on a besoin est
un acte d'amour et de libération. Par le pillage, on exprime son moi
profond.
(Le vol à l'étalage c'est le pied. N'achète jamais. Pique.
Si tu considères un objet comme s'il était à toi, personne
ne te demandera de le payer.)
Piquer du fric aux universités ou aux églises, c'est du gâteau.
Les universités n'ont pas de défense de ce côté-là
: elles savent d'où leur vient leur fric. Les églises ont un faible
pour le profit. Dans l'église, un exploiteur est chez lui, il peut même
se croire au paradis.
(Faire la manche dans les rues de ce pays est un acte noble, un acte libérateur.
Qu'est-ce qu'un président d'université, sinon un mendigot, la
"pudeur" en plus ?)
L'argent c'est la violence. Il ne tue pas d'une manière aussi voyante
que le napalm, n'empêche que l'Amérike tue plus à coups
de dollars qu'à coups de bombes.
Sous les statistiques portant sur les échanges commerciaux entre les
USA et les pays d'Amérique latine, lisez : "mortalité infantile,
êtres humains exploités et sacrifiés, dignités piétinées."
("C'est par l'argent que les Blancs espèrent continuer à
dominer les Noirs. L'odeur du fric, c'est l'odeur du désir de puissance.)
L'argent est le lien qui enchaîne les enfants aux parents : en apparence
il unit les familles, mais en réalité il les détruit. L'argent
fait naître les notions d'honneur familial, de culpabilité et de
dette, les obligations et les responsabilités.
Que les enfants volent leurs parents, car ils se libéreront ainsi de
l'éthique de l'argent : et ils sauront ce que famille veut dire.)
L'argent signifie : travaille aujourd'hui, et tu jouiras des "lendemains".
Et les "lendemains" n'arrivent jamais. L'argent engendre sans nécessité
de discipline, l'ennui, la souffrance, la douleur.
L'Amérike ne sera libérée que du jour où le dollar
ne servira plus à rien.
Une société qui fait de la nourriture un privilège et non
un droit, ne mérite pas de survivre.
(BOUFFE TON FRIC ET CREVE)
Brûler l'argent (et les cartes de crédit, les banques et leurs
immeubles) est un acte d'amour, un service rendu à l'humanité
toute entière.
Je suis d'accord avec votre tactique,
mais je me fous de votre programme.
Donnez-nous un doigt, nous prendrons tous le bras.
Cédez à nos revendications et nous en présenterons douze
autres. Plus il y en aura de satisfaites, plus il y en aura de nouvelles.
Quand je vais à une manif, je n'essaie jamais de savoir quels sont les
mots d'ordre. Je laisse ça aux gens à qui ça fait plaisir
de passer des heures dans les réunions pour décider des mots d'ordre.
Tout va bien du moment que nos revendications ne peuvent pas être satisfaites.
Si la bourgeoisie satisfait nos revendications. c'est le bide total !
Quand on manifeste, on n'est jamais "raisonnables". C'est la manière
qui compte : nous sommes si arrogants et si odieux que le pouvoir ne peut pas
nous satisfaire sans perdre complètement la face. Et alors, animés
d'une juste colère, nous pouvons gueuler que le Pouvoir s'obstine à
ne pas vouloir satisfaire à nos revendications.
Si elles sont satisfaites, nous avons échoué.
Si elles sont rejetées, nous créons une communauté de lutte
dans l'amour et la fraternité.
Les gens qui disent : "je suis d'accord avec ce que vous proposez, mais
je n'aime pas vos façons d'agir" répandent une odeur de vieille
merde. Ce qu'on propose n'a aucune importance. Les actions, les tactiques, voilà
ce qui compte.
S'il fallait qu'on se mette d'accord à l'avance sur nos
Fuck copyright